Les pèlerinages d'IVI

Pèlerinage à Madagascar, du 15 au 23 avril 2014

Madagascar, enchantement et rudesse

Madagascar surprend par la richesse de sa nature, par endroits totalement préservée (une pharmacopée à portée de main pour le salut du monde), son enchantement manifeste, mais également par la rudesse des conditions de vie qui s’exposent partout. Le contraste frappe, révolte et oblige à trouver sa place. La prière envahit l’espace et nourrit mon espérance...

Le ciel s’éclaire, sans un trouble, de bleu léger par endroits. C’est une belle matinée pour partir même si l’on se demande peut-être si quitter ses habitudes à l’instant est la bonne option. Quoi de plus charmant que la perspective d’une île quand l’aéroport est là ! Et puis, il y a les amis ! D’ailleurs, nombreux, ils se regroupent maintenant puisque l’on distribue les billets électroniques. Tout est simple puisque chacun est patient.

On embarque et décolle l’avion. Ah, l’avion ! Le pèlerin d’aujourd’hui a une chance certaine. Dans le hublot, la nuit a son rythme. Les pèlerins hésitent entre sommeil, prière discrète et programme cinéma. Grâce à Dieu, un plateau-repas rassemble les indécis.

C’est un long vol jusqu’à Madagascar. Interrogations, appréhensions parfois. Impatience et curiosité. Qui connaît Madagascar ? Quelle image en a-t-on ? Qu’allons-nous y
trouver ?

L’avion se pose enfin sur le tarmac malgache. Nuit douce. Température agréable. Aérogare bondée. Distribution fastidieuse des bagages et des visas. Formalités douanières aléatoires. Attentif et persévérant, le pèlerin est aussi venu pour apprécier le temps qui passe. Bienvenue à Madagascar !

Transfert aéroport hôtel. Arrivée à Tana. Check in efficace et première nuit sous le ciel malgache.

Au matin, le groupe est réuni dans le hall de l’hôtel. La majorité vient de France, quelques-uns de plus loin, de Colombie et d’Australie. Par chance, une quinzaine de Malgaches participent à l’aventure. Certains sont de vieilles connaissances, mais beaucoup font leur premier pèlerinage.

Quoi qu’il en soit, le groupe compte quatre-vingt-quinze âmes, avec les guides et les chauffeurs, répartis dans cinq mini bus tous aussi coréens et japonais que confortables.

De Tana, Antananarivo, rien à voir cette fois-ci en dehors de la circulation dense et de la multitude qui s’affaire. Pollution et misère. Misère ? À Madagascar, plus de 90% de la population gagne moins de 2 euros par jour. Voilà un repère pour se donner une idée de ce que peut représenter un Blanc, un vazaha, aux yeux des autochtones. Façon aussi de relativiser l’importance de nos caprices.

Misère donc. L’indigence et la privation règnent partout sur cette île. Dans les ruelles étroites de Tana, les campagnes éloignées des Hautes terres ou les villages perdus du littoral. L’administration centrale semble parfois avoir renoncé à toute démarche. D’ailleurs, l’approximation des chiffres du dernier recensement témoigne à elle seule des limites atteintes par le système.

De Tana rien à voir donc, pas le temps puisque la route est longue et l’asphalte parfois manquant. De Tana, on retiendra seulement l’immense étendue et ses dix-huit collines, paraît-il, qui de haut en bas se couvre de logis disparates. Toits de tuiles et vieilles bicoques, maisons coloniales et bâtiments officiels. On remarquera qu’ici l’implantation des demeures se décline en une hiérarchie étudiée. Les plus fortunées au sommet, les plus démunies à leurs pieds. La classe moyenne, la plus nombreuse, au milieu. Convention bien connue. Sens de l’ordre utopique.

La corruption gangrène le corps social. La démission de l’État suppure un peu partout.

De fait, quelle est la place du pèlerin à Madagascar ? Ne sommes-nous pas prisonniers de nos habitudes, de notre confort, physique et moral ? Qu’à cela ne tienne ! Madagascar est un rappel à l’ordre, un retour à l’essentiel, le témoin d’une humanité dépourvue d’artifice. Nous sommes loin de chez nous désormais. Le pèlerinage donne ses premières mesures.

Dans la campagne environnante, hommes, femmes et enfants travaillent sans compter puisque demain n’est jamais sûr. La nature donne, mais elle peut reprendre. D’ailleurs, les sols s’épuisent. La forêt s’amenuise. L’érosion mord à pleines dents les collines. Pourtant, les rizières structurent les pentes où des corps à moitié immergés se courbent pour planter les semences une à une.

Au fil des kilomètres, ce pays s’offre sans complaisance ni fausse pudeur, sans calcul, de façon brutale parfois. Il me ramène à mon engagement, à la simplicité de mon « oui » à Dieu. Il évacue tout besoin de grandes explications, de réunion, de négociation, de stratégies. Seule la prière a sa place dans cette affaire. Et puisque ma vocation ici n’est pas la distribution de sacs de riz, le creusage de puits, voire le soulagement de ma conscience en aidant de plus pauvres que moi, la compassion demeure ma force. La prière mon salut. C’est ainsi que je peux aider Madagascar avec la certitude que ma prière est utile, plus qu’utile, nécessaire, bienfaisante, efficace.

Notre cortège fait halte à la Maison d’Aïna, (« Aïna », la vie en malgache), une institution privée qui vient au secours des enfants. Les plus démunis, bien sûr. Aucun est orphelin, mais le dénuement est tel qu’ici les enfants n’ont pas besoin de l’être pour bénéficier d’une aide. À la Maison, ils sont près d’une centaine et viennent des alentours. Chaque jour, ils profitent d’une scolarisation adaptée, d’une animation particulière et d’un repas équilibré. Dans l’après-midi, ils retournent à leurs foyers, de minuscules habitats en terre qui ponctuent les collines du coin. Les enfants chantent pour nous accueillir et nous leur répondons par un de nos chants. Temps suspendu. Moment de communion et de partage.

La route reprend, longue et sinueuse au milieu des cultures en espalier. Dans les minibus, chacun se présente et s’expose peu à peu à l’écoute bienveillante des autres, chacun dévoile une part de lui-même et recommande, à la compassion de tous, les desseins de son cœur.

À Antsirabé, la halte est appréciée. Située à plus de 1400 mètres d’altitude, dans une verte cuvette entourée de volcans, la ville mérite amplement le surnom de Vichy malgache que lui ont donné les colons français. Ils en ont fait un lieu de villégiature à la mode, où les expatriés d’Afrique venaient volontiers passer des vacances en famille pour échapper à l’étouffante moiteur estivale puisque la ville possède le climat le plus frais de l’île. Nos pèlerins y profitent donc de la douceur et de l’artisanat local. Travail de la corne de zébu, travail de la broderie, travail de la confection d’objets en métal (petit avion, petit scooter, petit vélo solex…). Grand savoir faire. Quantité de pousse-pousse multicolores dans les rues. Moins de misère apparente, plus de petits marchands et d’étals de produits frais. Une pluie fine rafraîchit le tout un moment. Rosaire nocturne sur la terrasse du restaurant de notre hôtel. Nuit douce là aussi.

Au matin, toute la compagnie se déplace dans les jardins de l’Hôtel des Thermes, jadis célèbre halte, aujourd’hui grand hôtel désuet. On dit que l’ancien roi du Maroc y séjourna le temps d’un exil. Charme suranné mais pelouse épaisse comme l’ombre sous les arbres où le groupe prie le chapelet avant d’entonner quelques Ave Maria.

Madagascar pourrait être à l’image de cet établissement, un bel endroit laissé à l’abandon où quelques pèlerins venus du monde entier redonnent vie et espoir par la seule présence de leurs prières et de leurs sentiments.

La caravane reprend la route pour atteindre Ambositra et son monastère de bénédictines, lieu de notre prochaine étape. Jolie ville aux belles maisons en pisé et en brique où de nombreuses charrues tirées par les zébus en parcourent les rues, Ambositra est une grosse bourgade paysanne remplie de charme et reposante. Entouré de collines, elle est sans doute une des localités les plus attachantes de la région centrale. Est-ce pour cela que des sœurs bénédictines y ont installé leur communauté ? Inspirée de celui de Vanves, près de Paris, la construction de leur monastère commença dès leur arrivée en 1934. Grand et imposant, il est entièrement bâti avec les matériaux du pays Des briques et des tuiles fabriquées sur place. Quoi qu’il en soit, sœur Brigitte nous accueille avec chaleur et moult bienvenues. Dans l’église, les pèlerins prient et chantent avant de prendre un repas servi par les sœurs. Déjeuner simple mais goûteux.

Puis, entre les monts découpés et verts du Betsileo, nous filons vers Fianarantsoa en franchissant une des parties les plus défoncées de la route. Notre vitesse se stabilise autour de 20km/h. Dans les mini bus, à l’inconfort des « nids d’autruches » se substituent l’intensité des témoignages et les prises de conscience. Trimballé comme un sac d’os, le pèlerin est secoué sur sa banquette, mais la prière suit son cours et prolonge les intentions de chacun.

Construite à l’image de Tana, Fianarantsoa propose le même urbanisme hiérarchisé aux infrastructures obsolètes. Gros bourg local de 150 000 âmes. C’est la capitale de la région. Aucun charme particulier, aucune déception non plus, car ici comme ailleurs, la beauté ne s’affiche pas dans les villes, mais dans la nature, dans le sourire du peuple et la simplicité de son cœur.

Check in, dîner et nuit.

Au matin, balade dans la vieille ville en compagnie d’une cohorte d’enfants plus souriants les uns que les autres et bien habitués à obtenir aumône, obole, subside, faveur.

Réunion du groupe dans la cathédrale. Jolie charpente en bois et décoration murale très graphique. Puis, ensemble, dans un profond silence, chacun reçoit les intentions de prières de nos amis malgaches, pour le salut de leur pays, le salut des enfants et le salut du monde. Prière en Malgache. Chants malgaches. Émotion intense. Des yeux se mouillent, quelques larmes apparaissent et des cœurs s’ouvrent.

Dehors, les enfants du voisinage reprennent leurs suppliques et nous suivent à la portière de nos bus. Que faire de telles sollicitations ? Donner, c’est aussi alimenter un système. Se retenir, ne répond pas toujours à la situation. Chacun agit en conscience, et déjà la route nous appelle.

À partir d’Ambalavo, les Hautes Terres s’achèvent et le Sud peut s’étaler sur toute la largeur de l’île, ou presque. La fin progressive des rizières et l’apparition soudaine de gros blocs de pierre sont la marque d’un nouveau territoire. Et puis, au beau milieu de la route, la plus longue du pays, nous pouvons l’attester, des troupeaux de zébus occupent parfois toute la chaussée, ralentissant le trafic étiré des taxis-brousse sur l’étroit cordon d’asphalte au milieu de l’immensité.

Nous faisons halte dans un petit village de bord de route pour partager un pique-nique sous les manguiers. À l’occasion du Vendredi Saint, nous écoutons un enregistrment d’Yvonne d'il y a quelques années. Émouvante communion si loin du monde et si près du Ciel.

Plus loin, beaucoup plus loin, la route n’en finit pas de longer les énormes rochers avant que ne commence un paysage de steppe, le plateau du Horombe et ses termitières géantes… avant d’atteindre Ranohira et le Parc national de l’Isalo… avant notre hôtel isolé au milieu de concrétions de grès monumentales.

Une fois encore Madagascar surprend par la richesse de sa nature, par endroits totalement préservée (une pharmacopée à portée de main pour le salut du monde), son enchantement manifeste, mais également par la rudesse des conditions de vie qui s’exposent partout. Le contraste frappe, révolte et oblige à trouver sa place. Et encore une fois, la prière envahit l’espace et nourrit mon espérance. Aucun pèlerinage n'est utile si je n’ai foi dans la prière. Elle est une adresse à Dieu, un appel à Marie et à son Fils. La certitude d’être entendu puisque c’est véritablement au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit que j’agis. C’est la réalité de leur présence qui influence et alimente ma vie. Paradoxalement, ce retour aux fondamentaux ne m’était pas apparu avec la même pertinence lors du pèlerinage en Israël. Ici, il s’impose.

Le lendemain matin, profitant d’une fraîcheur théorique, notre cohorte de pèlerins s’enfonce dans le massif de l’Isalo pour une randonnée de quelques heures. L'érosion de la roche y a taillé un relief ruiniforme avec des canyons profonds et hérissé de pics, des rivières, et une végétation rupicole abondante. Dans l’un de ses canyons, notre colonne s’étire sous une chaleur maintenant tropicale. Accrochés aux branches, certains lémuriens impavides regardent passer notre troupe.

Après une heure de marche, les premiers pèlerins sont à destination sous une cascade providentielle vingt minutes avant les derniers. Plongeons dans les piscines naturelles environnantes. La noire, caverneuse et profonde, la bleue plus ensoleillée, étroite et moins creuse.

Sur le chemin du retour, isolé entre deux grappes de pèlerins, j’écoute les chants d’un petit groupe composé de nos amis malgaches qui me précèdent. Maria-Olga, la seule femme de cette bande, lance un chant et les hommes lui répondent au rythme de notre marche. Nous sommes un peu hors du temps, au milieu de nulle part, dans la nature, profitant d’une communion sans âge.

Ce chant puise dans les racines africaines de Madagascar. Chant éternel du peuple noir en marche, vie cadencée portée par la mélodie, percussion vocale qui scande nos pas. Les voix résonnent et se répondent entre les parois abruptes, la saccade des sons roule au milieu des rochers accidentés et le ruisseau coule.

Le lendemain, la caravane reprend sa course sur le feu de l’asphalte qui file vers Tuléar et la mer. Située sur une vaste plaine littorale, entourée de dunes et de mangroves, à proximité du tropique du Capricorne, la ville est surnommée la "Cité du soleil". En fait, à la saison chaude, elle ressemble davantage à une enclume sous le marteau du soleil, balayée en permanence par un vent du sud.

Grosse activité portuaire, grosse activité tout court malgré une paradoxale nonchalance. Sinon, État quasi démissionnaire ici comme ailleurs. Infrastructures vacillantes. Rues défoncées. Pistes caillouteuses, abondances de pousse-pousse et d’hommes corvéables, mais nombre d’enfants qui vont et viennent un peu partout, cartable à la main, distincts les uns des autres par les couleurs de leur uniforme scolaire. Souriante parenthèse dans la poussière et la gabegie. Du port industrieux, rien vu. Des camions autobus assurent les lignes de transport sur les pistes sablonneuses qui filent vers le nord ou le sud en longeant la côte.

Il nous faudra emprunter plus d’une vingtaine de 4x4, une piste de sable et une bonne heure de trajet pour mener à bon port notre colonie de pèlerins.

À l’arrivée, douche bien méritée, dîner au bord de l’eau. Prière et nuit.

Puis, le lendemain, visite d’une réserve de baobabs. En fait, toute cette zone présente une richesse exceptionnelle (flore et faune confondues) avec plus de 1000 espèces végétales endémiques adaptées au climat sec.

Puis, très vite, c’est la fin, le retour vers Tuléar et le vol pour Tana puis une nouvelle répartition dans les bus et le dîner de clôture. Tout cela en une journée.

Nous avons parcouru près de mille kilomètres, des Hautes Terres au canal du Mozambique, à rire et à prier, à sourire et à pleurer. Une longue route parfois défoncée, sous la pluie et un soleil de plus en plus chaud, à l’image de la vie, l’empreinte de nos rencontres collée au cœur. Peu de regret de se séparer puisque la vie est un pèlerinage à poursuivre ailleurs. Aucune tristesse véritable parce que, nourri du partage vécu, la conscience plus ouverte, chacun va désormais son chemin, une part de Madagascar dans l’âme.

En quelques jours, les regards sur la Grande Île ont changé.

Beaucoup souhaiteront revenir ici, alors, nous serons encore plus nombreux la prochaine fois.

Jean-Pierre D. 

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